Chronique d’une invasion annoncée
On se connaît assez pour être honnêtes, vous et nous ? Alors disons-le franchement : cette semaine, vous n’avez pas été notre priorité.
Indirectement, oui. Parce que tout ce qu’on fait, au fond, on le fait pour vous.
Mais directement ? Non. Nada. Niet. Kaput.
Il arrive toujours un matin, durant la saison, où l’on se lève juste avant le soleil pour lui préparer son café — il l’aime noir. Le ciel est couleur réveil-matin, l’air embaume cette odeur de rosée qui fait sourire nos narines et danser nos jardins, les oiseaux chantent comme s’ils avaient reçu une subvention, et nous, naïfs que nous sommes, on file le parfait amour avec la vie.
On s’apprête presque à se dire :
« Quelle chance nous avons ! Quelle belle étoile nous a guidés vers ce choix merveilleux de gentlemen maraîchers ! »
Et puis soudain…
Le silence.
Le regard qui fige.
La main qui tremble sur la tasse de café.
Et cette phrase, tombée quelque part entre moi et Christophe, sans qu’on sache vraiment qui l’a prononcée en premier :
« Ouate de phoque ! »
C’est comme si trois semaines s’étaient écoulées depuis la veille.
LA MAUVAISE HERBE avait pris le contrôle. Des jardins. De nos têtes. De nos vies. De notre couple. Peut-être même de notre mot de passe Wi-Fi.
Nos vies étaient finies. Nos rêves détruits. La lumière au bout du tunnel ? Une illusion. Une légende urbaine. Un concept inventé par quelqu’un qui n’a jamais désherbé une plate-bande après trois jours de pluie.
Et là, dans ce moment de grande lucidité agricole, une pensée troublante nous a traversé l’esprit : peut-être que les témoins de Jéhovah de dimanche dernier avaient raison. Peut-être que la fin du monde est vraiment à nos portes.
La suite la semaine prochaine, parce que, pour l’instant, nous n’avons même pas le temps de finir ce journal intime.
La mauvaise herbe nous appelle.