POUR EN FINIR AVEC LES IMPOSTEURS !
Je ne sais pas pour vous, mais pendant plusieurs années, et si j’étais honnête, je dirais trois décennies, ils étaient nombreux autour de moi.
Ils étaient nombreux à m’empoisonner la vie. Une sorte de conseil d’administration nommé à vie, dont le mandat premier était d’occuper ma tête afin de bien me faire comprendre que j’étais un imposteur. Une gang d’imposteurs chargée de « me gérer l’imposteur ».
J’ai passé les trente premières années de ma carrière à devoir cohabiter avec cet imposteur. Difficile de croire que l’on peut mener une carrière en affichant un air de confiance et de détermination, sans jamais laisser voir le combat intérieur.
Je vous livre ici le punch de la fin : je ne sais pas si l’on peut réellement « guérir » de ce syndrome ou si, au mieux, on apprend à vivre avec. Encore aujourd’hui, ce n’est pas simple de combattre ce sentiment. Juste écrire ces lignes, c’est redonner la parole à mon C.A., qui me dit :
« Et si j’étais en train d’assumer quelqu’un que je ne suis pas ? »
Lorsque l’on exerce un métier où il y a performance, visibilité, responsabilité ou nouveauté, nous devenons des cibles faciles pour ces « conseils d’administration ». Ils peuvent faire des ravages chez les entrepreneurs, parce qu’un entrepreneur doit souvent prendre des décisions sans certitude, se présenter comme expert, diriger des équipes, vendre sa vision.
On retrouve aussi beaucoup ce phénomène dans l’industrie culturelle, télévisuelle et cinématographique, parce que bien souvent, on apprend un métier au fur et à mesure que l’on avance. Cette impression de toujours chausser des souliers trop grands pour soi, et d’en collectionner les ampoules fournies avec lesdites chaussures, est chose courante.
C’était si fort chez moi qu’un jour, un psy m’a dit, j’imagine pour me rassurer, que ce syndrome était plus fréquent chez les personnes compétentes. Ma première réaction a été de me dire :
« Bon ben, tu vois bien que tu ne souffres pas de ça. »
Le paradoxe
Le paradoxe était fascinant : plus le succès était au rendez-vous, plus je me disais :
« La maudite débarque que je vais prendre… »
Ma carrière avançait. Les chaînes de télévision sous ma direction avaient du succès, les projets spéciaux se démarquaient, les mandats que l’on me confiait étaient de plus en plus importants. Les années passaient, mais intérieurement, j’étais toujours cet imposteur.
Je minimisais les succès : c’était la chance, j’étais là au bon moment… c’était facile, n’importe qui aurait fait la même chose. Je me disais que j’avais simplement une bonne étoile, une maudite bonne étoile.
C’est fou : même après 30 ans de carrière, j’avais encore la conviction profonde que j’allais être dévoilé au grand jour, que ce n’était qu’une question de temps. La chance ne pourrait pas me sourire éternellement.
Les mécanismes psychologiques
Ce phénomène, décrit pour la première fois en 1978 par les psychologues Pauline Rose Clance et Suzanne Imes, portait sur des femmes très performantes qui ne se sentaient jamais légitimes dans leur réussite.
Aujourd’hui, on sait que le phénomène touche hommes et femmes, et particulièrement :
• les personnes performantes
• les entrepreneurs
• les créatifs
• les professionnels en progression rapide
• les personnes perfectionnistes
Le syndrome de l’imposteur ne naît pas d’un déficit de confiance en soi, mais d’un décalage entre la clarté de la vision et la reconnaissance de sa propre capacité à l’incarner.
Il ne faut pas confondre le syndrome de l’imposteur et le manque de confiance en soi. Même s’ils partagent le même père biologique, ils ne font pas partie de la même famille recomposée.
Pour me compliquer les choses comme il faut, j’ai généralement toujours eu confiance en mes idées et dans la vision que je portais pour les projets. C’était plutôt sur mon niveau de compétence à accomplir et à reconnaître mes réussites que le doute s’installait.
Se sentir constamment en retard sur les autres : quel sentiment désagréable. Je me comparais constamment.
Perdre le fil d’une rencontre de comité de direction parce que j’étais préoccupé à me dire que c’était aujourd’hui qu’ils allaient se rendre compte des limites de mes capacités. Forcément, je n’écoutais pas. Donc je perdais le fil. Donc je ne comprenais pas. Donc je ne me sentais pas à la hauteur…
Aller me réfugier dans mon bureau, porte fermée, stores fermés, parce que je vivais un moment d’angoisse d’incompétence…
Me dire, après quatre ans en poste au même endroit, que je devrais peut-être partir, parce que je ne pourrais pas cacher plus longtemps mon niveau d’incompétence.
Les signes que vous reconnaîtrez
Le danger, pour toute personne souffrant, parce que oui, c’est une souffrance, de ce syndrome, c’est d’être à la merci de son « conseil d’administration ».
Et il dit quoi, ce C.A. ? Il dit que tu dois travailler plus fort que les autres. Surtout, ne pas parler de ce que tu ressens, parce que ce serait admettre que tu n’es pas à la hauteur. Il te juge fortement si tu t’apprêtes à accepter un compliment, qui, bien sûr, est très certainement non mérité.
Dans mon cas, tout ça m’a mené à un burnout diagnostiqué et deux soupçonnés, que j’ai déguisés en trois années sabbatiques.
Et un jour, je me suis dit :
« Dubois, si nous suivons ta logique, que tu es l’imposteur et que ton entourage ne l’est pas… tu ne crois pas qu’après 30 ans d’incompétence, les gens compétents qui t’entourent t’auraient démasqué ? De deux choses l’une : ou bien ils sont incompétents, ou bien tu as un soupçon de compétence. »
Beaucoup de personnes qui réussissent n’ont pas vaincu le syndrome de l’imposteur. Elles ont appris à avancer avec lui.
Aujourd’hui, pour en finir avec les imposteurs, j’ai donné 4 % à mon C.A. Alors, avertissement : ils sont maintenant disponibles sur le marché du travail.
Par ce témoignage, je ne cherche surtout pas à recevoir des compliments sur mon travail passé, parce qu’accepter des compliments fait toujours partie du travail à faire. Je vous demande plutôt de partager, si cela peut toucher d’autres personnes.
Ma plus grande fierté serait de venir en aide à d’autres.
Finalement, je n’étais pas un imposteur.
J’étais simplement mal conseillé par mon C.A.